PAROLE D'EXPERT : « Maison individuelle : la quête du Graal ? »

Professeur honoraire, chercheur, membre du Laboratoire de l'École Nationale Supérieure d'Architecture Paris-Malaquais, auteur de nombreux ouvrages… Monique Eleb étudie, analyse et décrypte, depuis des années, la sociologie de l’habitat et l’évolution des modes de vie en France. Parce que la maison individuelle n’a plus de secret pour elle, Monique Eleb nous explique son évolution au fil des ans, l’image traditionnelle qui lui colle à la peau et en quoi elle reflète le mythe du bonheur domestique…

 

 

  • La maison individuelle semble être le logement idéal pour beaucoup de Français. Cela a-t-il toujours été le cas ?

La maison individuelle n’a pas toujours été le logement idéal pour les français… bien au contraire ! A la fin du 19ème siècle, c’était le grand appartement en ville, équipé de façon moderne qui faisait rêver. Toute autre forme d’habitat était perçue comme archaïque, liée au monde rural. Ensuite, la guerre de 14-18 a bouleversé la France, tout était à reconstruire. Dans les revues populaires des années 20, largement diffusées, on pouvait lire que pour rebâtir le pays et retrouver son identité, il fallait aller habiter une petite maison dans un village. Tout à coup, l’idéal avait changé. Les architectes ont alors travaillé sur des catalogues de maisons régionales stéréotypées. Puis l’État, jusqu’alors resté à l’écart de ce débat, a joué un rôle important après la seconde guerre mondiale. D’abord en incitant les constructeurs à se regrouper pour créer des maisons préfabriquées, puis en favorisant leur achat avec des aides financières attractives. Ils ont alors mis au point des systèmes répétitifs excluant complètement l’architecte. Aujourd’hui, même s’il y a eu peu d’évolutions esthétiques, on constate des avancées techniques importantes pour que les maisons individuelles soient saines, écologiques, connectées…

 

  • La maison individuelle est-elle en train d’évoluer ?

Alors qu’à l’extérieur de nos frontières, la maison individuelle peut être très moderne et belle, en France, nous avons toujours eu un côté assez traditionnaliste d’un point de vue esthétique et architectural. Toutefois, on note un frémissement depuis une quinzaine d’années. De nombreux constructeurs veulent se moderniser et pensent qu’il y a une clientèle… notamment les jeunes. En effet, une nouvelle génération arrive avec des idées et des désirs de maisons individuelles beaucoup plus contemporaines.

 

  • Qu’est-ce qui fascine tant dans la maison individuelle ?

Il y a un idéal d’ancrage sur le territoire, de racines rêvées ou réelles qui font que beaucoup de français aspirent à posséder leur maison, refusant le collectif. Toutefois, on discerne une relative illusion dans la maison individuelle, notamment celle de croire que l’on est mieux sans voisin. Par ailleurs, les lotissements trop isolés des centres-villes nécessitent d’avoir une maison bien connectée ou encore de disposer de deux voitures si le couple travaille.

 

  • Comment perçoit-on l’espace dans une maison individuelle ? Est-ce qu’il se dégage un sentiment de liberté de mouvements et d’actions ?

La grande différence entre le logement collectif et individuel, ce sont les annexes. La buanderie, le garage, l’atelier, le jardin… autant d’espaces qui permettent de s’agrandir et d’accéder à des activités : bricoler, jardiner, cuisiner… Sans oublier que les enfants y sont plus libres et davantage en sécurité. Finalement, il y a beaucoup d’éléments positifs pour la maison individuelle !

 

  • Selon vous, quelle est la solution de logement idéale ?

Personnellement, je prône l’habitat intermédiaire. C’est-à-dire un logement individuel groupé avec des murs mitoyens et des voisins, aux abords des villes, là où le terrain est moins cher. C’est probablement l’une des meilleures solutions pour bien vivre ensemble mais séparément.

 

  • Vous avez collaboré à une exposition intitulée « Moving Walls / Murs Mouvants. Adaptabilité & flexibilité du logement »*. Que faut-il en retenir ?

En Europe, des travaux passionnants sont réalisés par les architectes sur le cloisonnement de l’habitat. En menuiserie, de nombreux projets se développent sur les cloisons mobiles, les cloisons équipées et épaisses qui se déplacent et qui forment l’organisation de la maison. L’idée étant que le cloisonnement se fasse par le déplacement de meubles plutôt que par cloisons. Cela permet d’évoluer au fil de la vie, d’agrandir des pièces, cloisonner de façon différente quand les enfants s’en vont…

 

 

ð  A lire :

« Les 101 mots de l’habitat à l’usage de tous » de Monique Eleb / Editions Archibooks

 

ð  A voir :

« Moving Walls / Murs Mouvants. Adaptabilité & Flexibilité du logement »,

contribution de Sabri Bendimerad, Monique Eleb avec Mickael Papi, Simon Vallery et Philippe Boris dans le cadre de la 1ère Biennale d'architecture et de paysage d'Île-de-France à Versailles du 3 mai au 13 juillet 2019